13 novembre 2020

Ces anciens salariés ont arrêté de travailler à 40 ans, ils témoignent

Par Caroline

Victor Lora se souvient précisément du jour où il a décidé de ne plus perdre sa vie à la gagner : « J’étais dans le métro un matin, direction la Défense. Face à moi s’est assise une femme en tailleur, 40-45 ans. Elle avait l’air épuisé. A l’époque j’avais 22 ans, j’étais analyste fusion acquisition et je bossais parfois jusqu’à cent vingt heures par semaine. Je me suis promis de ne pas être dans le même état que cette femme dans vingt ans. » A 32 ans, Victor n’est plus salarié. S’il reste très actif, il n’a plus besoin de travailler depuis deux ans: « »Avant le Covid, mes revenus tirés de placements immobiliers et boursiers me rapportaient 10.000 euros mensuels alors que mes charges sont inférieures à 4.000. »

De son côté, Williams Montrozier ne connaît pas le montant de ses dépenses, car c’est sa compagne qui gère le budget de la famille. Mais une chose est certaine : il a pris sa retraite à 32 ans, financée par la revente de son agence immobilière et divers placements dans la pierre. « J’avais envie d’être plus dans l’être que dans le faire », explique celui qui dédie son temps libre à sa famille, à l’écriture et à de nombreux voyages. Si elle consacre encore trois jours par semaine à la société de conseil qui la rémunère 260 euros l’heure, Juliette, 42 ans, partage avec Victor et Williams une conscience aiguë du temps : « On peut accumuler des biens matériels à l’infini… mais la seule chose finie dans notre vie, c’est le nombre de secondes qui nous restent à vivre », explique cette mère de trois enfants, dont le mari a cessé complètement de travailler depuis huit ans.

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Oubliez le travail : misez sur le capital

« Les personnes qui se constituent un pécule afin d’arrêter de travailler précocement sont souvent des anxieux, qui manifestent une grande crainte de l’avenir », analyse l’anthropologue Fanny Parise, qui a rencontré quelques-uns des adeptes français de la méthode Fire (1): un mouvement né aux Etats-Unis, qui consiste à acquérir une indépendance financière afin de prendre sa retraite le plus tôt possible. Si ce mouvement commence à peine à émerger en France, il est révélateur des mutations de notre rapport au travail : « Les jeunes générations ne sont pas dupes : elles savent pertinemment que le salariat rapporte moins que les fruits du capital. »

Cette prise de conscience a fait voler en éclat les mythes de la méritocratie comme de la performance. « Quand j’ai compris qu’il y aurait une dizaine de directeurs qui finiraient par vraiment bien gagner leur vie dans ma boîte de conseil, j’ai décidé de faire de l’argent ailleurs », confirme Victor, qui a réalisé son premier investissement immobilier à Paris en 2011. Juliette et son mari ont près de 400.000 euros investis en Bourse. C’est donc grâce aux fruits de la croissance que la plupart de ces jeunes retraités ou aspirants retraités financent leur décroissance.

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Contrôler drastiquement ses dépenses

Décroissance ? Vous avez bien lu. Victor, comme Juliette et Williams, fait extrêmement attention à ses dépenses. Voilà pourquoi les adeptes de la méthode Fire sont fréquemment appelés « frugalistes » en France. « Je me reconnais dans cette appellation, car j’ai toujours eu un mode de vie modeste comparé à mon niveau de salaire », explique Juliette, qui veille à épargner ses ressources comme celles de la planète. « Si vous voulez prendre votre retraite jeune, vous devez vivre en dessous de vos moyens et investir dans l’immobilier et en Bourse.

En France, l’épargne seule ne suffit généralement pas à atteindre la liberté financière », poursuit Victor, dont le blog (2) regorge de tableaux budgétaires et autres recommandations pratiques sur la meilleure façon de rationaliser ses dépenses. « J’investis tout ce que j’ai au lieu de le dépenser », confirme Williams, installé à La Réunion mais qui a choisi de vivre en appartement plutôt que dans une villa avec piscine : « L’argent ainsi économisé m’a permis d’acheter des biens immobiliers, sources de revenus locatifs. » Victor, de son côté, s’est délesté de tous les signes ostentatoires de richesse accumulés lors de ses années de jeune yuppie à la Défense : « J’ai revendu mes trois montres et progressivement arrêté d’associer plaisir et consommation », explique cet ex-fan de grandes marques qui dispose aujourd’hui d’un stock incompressible de… 56 vêtements exactement ! Et rajoute dans un sourire : « Même les caleçons sont comptés comme un vêtement. »

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Frugalistes mais pleins aux as

Si Victor admet être un brin excessif, il est loin d’être le seul de ces jeunes rentiers à ne rien laisser au hasard : « Il y a une culture très forte du contrôle, notamment des dépenses, dans cette population qui compte de nombreux geeks », analyse Fanny Parise. Alors qu’on imaginait ces jeunes retraités du salariat les doigts de pied en éventail sur un fond de carte postale, on les découvre experts en chasse au gaspi, plus anxieux que jouisseurs et pas vraiment hippies. « C’est une des nombreuses contradictions des frugalistes français, résume Fanny Parise. Ils se serrent la ceinture afin de vivre de leurs seules rentes, se méfient du « système » tout en bâtissant leur stratégie financière sur le bon fonctionnement du capitalisme, se disent décroissants mais ont souvent des rentrées d’argent très importantes, de l’ordre de 10.000 euros mensuels. »

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Du temps pour soi… et les autres ?

Ces contradictions, Juliette les assume : « J’ai, certes, un salaire très élevé qui provient de mon activité salariée trois jours par semaine. Mais grâce à ce salaire et aux placements que nous avons réalisés, je peux consacrer les quatre autres jours de la semaine à des projets familiaux et communautaires. J’y vois un côté Robin des bois », explique la jeune femme, fortement engagée dans diverses associations locales et qui milite au quotidien pour l’environnement. Si Juliette vit en milieu rural et essaie de tendre vers le zéro déchet en famille, Victor est un urbain pur jus… qui n’exclut pas de changer de vie le jour où il aura des enfants.

L’aspiration qui guide la démarche de tous ces jeunes retraités ou quasi retraités est bel et bien de profiter du temps dégagé par l’abandon du salariat pour jouir de la vie chacun à leur façon. Si Williams passe de longues heures à méditer et à écrire (3), Juliette est partie il y a quelques années, avec son mari et ses trois enfants, faire le tour du monde pendant un an. Et Victor a parfaitement conscience d’être en train de s’acheter du temps libre. « Et la possibilité d’en faire ce que je voudrais le moment venu. » Une aspiration qui s’inscrit parfaitement dans notre époque, où le temps est devenu un bien si précieux que l’on n’hésite plus à payer (des coupe-files, par exemple) pour s’offrir l’inestimable luxe de ne pas en perdre davantage.

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Bientôt, tous rentiers ?

Pour Fanny Parise, l’émergence du mouvement frugaliste en France est révélateur de nombreuses évolutions sociétales : « Le parcours de ces jeunes gens vient nous rappeler que le travail n’est plus forcément associé à l’épanouissement… et encore moins à la réussite. A l’inverse, la déconsommation est en passe de devenir un critère de distinction sociale. Et au sommet de la pyramide des valeurs, la quête de sens et la recherche du bien-être individuel ont plus que jamais le vent en poupe. » A l’ère du post-Covid et du télétravail généralisé, il y a fort à parier que les inquiétudes et les aspirations de ces pionniers de le retraite anticipée résonnent chez de nombreux jeunes. L’avenir nous dira si les campagnes françaises se rempliront bientôt de rentiers… ou d’aspirants rentiers.

(1) Fire : Financial independence, retire early (indépendance économique, retraite précoce).
(2) devenirfrugaliste.com
(3) Il est notamment l’auteur du livre
Le Routard de la liberté financière (disponible sur Amazon).

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